CHAPITRE I
Dessin de David.
Assise sur le rebord de la piscine, Karen, peu vêtue d’ un bikini exigu, agitait ses pieds menus dans l´eau bleue en sirotant du thé glacé avec une paille. A deux pas d’elle, Milord bronzait, à plat-ventre sur un matelas pneumatique. Un peu en retrait, assis sous un parasol orange, Waldo terminait la lecture de Don Quijote, dans une magnifique édition que lui avait offert son ami Donatien. Tout était calme et paisible sur la vaste terrasse noyée du soleil de juin, à Altea où nos amis passaient des vacances paisibles, sauf les jours de punition où le site retentissait des cris et des claquements du fouet. Un hurlement de bête blessée à mort déchira soudain le silence, glaçant d´épouvante une famille de coccinelles qui passait par là, et qui devinrent instantanément blanches à points verts. C’ ‘était Waldo qui, ayant refermé le vénérable ouvrage, s’était levé d’un bond et marchait à grands pas autour de la piscine:
- CARAMBAAAA ! Ce bouquin donne à réfléchir !... Quelle noblesse dans la triste figure de ce chevalier !... Mais moi, qui suis-je ?... Où vais-je ?... Je ne suis rien qu’un pauvre pintamonitos, sans but et sans idéal !... Rien de Beau, de Grand, de Noble, dans ma vie !...
Milord et Karen échangèrent un regard inquiet.
- Il est à peine 10 heures, dit Milord ; il a déjà vidé une bouteille de Jack Daniel’s ?...
- Bien pire ! Soupira Karen, il n´a bu que du jus de pamplemousse ! Il est dans son état normal, si tant est qu’ il y ait quelque chose de normal chez ce garçon… Ja ja ja !
Avec une étonnante vélocité, Milord avait quitté son matelas et, sourcils froncés, l’œil noir, marchait vers Karen qui courait déjà sur le sol de mosaïque.
- Tu oses calomnier mon ami, mon frère, le plus grand dessinateur de culs que la terre ait porté ? Gronda Milord, tu vas voir ce qu’ il en coûte !...
Indifférent, Waldo continuait de parler pour lui-même en agitant les bras :
- Mais ça va changer !... Moi aussi, j´aurai une quête, un idéal désespéré ! Lequel ?... Euh ! Là, c’ est difficile, je dois réfléchir…
Une chaise en plastique ayant entravé la fuite de Karen, Milord l’ avait saisie par un poignet ; prestement, il la courba sous son bras et, malgré ses protestations et un flot d’insultes choisies, il arracha le slip minimal de la jeune femme. Les mâchoires serrées, la main vengeresse, il commença une athlétique fessée. Flac flac flac flac ! Waldo interrompit ses gesticulations et considéra la scène d’un air songeur. Sous l´action de Milord, le superbe séant de Karen se parait des couleurs de la pivoine ; ses jambes battaient l´espace, et elle vociférait :
- Brute épaisse !... Yéti !... Tortionnaire borné !... ABUSOOOONNNN !...
- Mais, bien sûr ! Exulta Waldo en claquant dans ses doigts, LES FESSES !... Telle sera ma quête et mon combat !... J’irai sous le soleil torride, sur les chemins poudreux de
la Mancha , Je trouverai et pourfendrai de ma cravache les derrières Castillans, je serai enfin un héros de légende, un type qui restera dans l´histoire ! Merci, ami Milord, merci, grand Cervantès, de m’ avoir apporté la révélation !... A partir d´aujourd´hui, je serai Don Waldo dela Mancha ! A moi Rossinante, mon fidèle Sancho, et ma Dulcinea adorée !... Nous partons, nous quittons cette villa estivale ridicule, finies les vacances, en avant vers l´aventure !...
Milord avait mis Karen en pénitence à genoux, mains sur la tête. La pauvrette reniflait, le derrière en flammes. Waldo, rayonnant de bonheur, saisit Milord par les épaules :
- Tu seras, Sancho, mon ami !... Karen sera ma Dulcinea, et
la Peugeot 206, ma Rossinante !...- Ja ja ! Ricana Karen à travers ses larmes, tu parles d’ un Sancho ! Milord, ll est épais comme un spaghetti !...
- Aucune importance, dit Waldo, ce sera Spaghetti Sancho, voilà tout ! On l’ appellera SS, pour faire plus court… Allons, en route !
- Un instant, dit Milord. D’abord, je dois refesser Karen qui m´a traité de spaghetti, et ensuite, je n’ai aucune envie de quitter cet endroit paradisiaque qui coûte si cher pour partir sur les chemins… Tu devrais boire un peu de whisky, mon ami, le jus de fruit ne te vaut rien !
- Bon, accepta le pintamonitos de
la Mancha , fais comme tu voudras. Tu garderas la chaumière tandis que je partirai vers mon terrible et glorieux destin. Dulcinea, dès que Milord aura fini de te fesser, donne à boire du bon diesel à Rossinante, la route va être longue. Pendant ce temps, je vais chercher mes armes.- Sauvage ! Décervelé ! monstre du Loch Ness ! Fesse de rat ! Cria Karen.
Mais ses paroles furent bientôt couvertes par le crépitement assourdissant de la fessée. De toutes façons, Waldo n’ entendait plus rien, des rêves fous tourbillonnaient dans son cerveau enfiévré…
Le lendemain matin, aux premières lueurs de l’aube, Waldo était debout. Il prépara le café en sifflotant et réveilla ses compagnons ; il secoua virilement l’épaule de Milord qui grogna une vague injure ensommeillée, et octroya une grande claque aux fesses de Karen qui dormait nue sur le lit dans une pose lascive et impudique.
Son café rapidement avalé, le pervers dessinateur réunit quelques instruments qu’il rangea dans le coffre de Rossinante 206 : un martinet à longues lanières, son célèbre strap Harley-Davidson, un collier de chien clouté laissant de superbes marques sur les derrières fautifs que Karen lui avait offert, un paddle et quelques spatules et cuillères en bois. La cravache, il la garda près de lui sur la banquette, prêt à toute éventualité, tel un cow-boy qui ne se sépare jamais de son colt, même aux toilettes. SURTOUT aux toilettes, lorsque l’homme, le pantalon sur les chevilles, est particulièrement vulnérable.
Après des adieux déchirants à SS qui se retenait pour ne pas rire, Don Waldo de
la Mancha et Dulcinea Karen quittaient Altea. Karen conduisait, Waldo ayant une sainte horreur de cette activité. Heureusement, La jeune femme pilotait avec une maestria hors du commun, bien qu’ayant une nette tendance à ignorer le compteur de vitesse. Ce petit travers leur permit d’être en terre Castillane en un temps record. Il était temps, pour Waldo, d’abandonner la contemplation des cuisses de Karen - largement révélées par la courte jupe et la position assise - et de s’intéresser à son terrain de chasse. Le ruban noir bleuté de l’autoroute se perdait à l’horizon, et la plaine majestueuse, plate comme le pays de Jacques Brel, ne semblait recéler que de petits bouquets d’arbres et, de-ci, de-là, des alignements d’éoliennes qui se profilaient sur le ciel tels d’étranges insectes géants, et que le Quijote aurait peut-être pris pour des moulins. Pas la moindre rondeur en vue, pas âme qui vive… Waldo se renfrognait sur son siège, passant de temps en temps une main légère sur la cuisse nue de sa Dulcinéa. Pour se distraire, il lui proposa de s’amuser un peu :
- Je te caresse entre les jambes, et le jeu consiste à ne pas avoir d’accident mortel…
- Tu es complètement fou !
Devant le peu d’enthousiasme de sa compagne, Waldo recommença à scruter le paysage.
- Mais enfin, s’emporta-t-il, Il n’y a rien, ici !... Nous allons arriver à Madrid sans que ma cravache ait servi à quelque chose !
- Voyons, chéri, nous sommes sur l’autoroute… Que veux-tu voir ? Sur la route départementale, ce serait différent.
- Tu aurais pu le dire plus tôt !... Gare-toi ici, il y a une aire de repos.
Sans comprendre, Dulcinea arrêta Rossinante. Waldo alla s’asseoir sur le rail de sécurité et fit signe à Karen d’approcher. A cet instant, elle comprit…
En un clin d’œil, elle était couchée sur les genoux de Waldo, déculottée, troussée jusqu’ aux reins, et recevait une avalanche de claques sur les fesses. Malgré ses protestations, larmes et suppliques, l’impitoyable pintamonitos – ainsi que certaines dames le surnomment – fessait sans relâche, si bien que la croupe de Dulcinea ressemblait maintenant à une belle tomate mûre. Un terrible coup de freins déchira le silence, et une grosse Opel s’arrêta en dérapant à quelques mètres ; le visage hébété du conducteur pointa à la portière :
- un feu rouge en pleine autoroute, gémit l’homme, vous trouvez ça normal, vous ?...
Sans interrompre son action punitive, Waldo de
la Mancha lança un regard courroucé à l’automobiliste :
- Ce n’est pas un feu rouge, espèce de crétin ! C’est le derrière de Dulcinea, la femme que j’adore !
- Aaaah… J’avais cru… C’est tellement rond et rouge !... Je suis désolé !...
- Vous allez l’être plus encore si vous restez là, sale voyeur !... Brailla Waldo.
L’homme redémarra précipitamment et l’Opel disparut à l’horizon. Waldo avait arrêté enfin la correction, et caressait amoureusement les rondeurs qu’il venait de colorer d’écarlate.
- Je t’aime, Dulcinea, dit-il tendrement.
- Moi aussi, chéri ! Sanglota Karen.
Une autre voiture arrivait, conduite par un pasteur anglican. La scène qu’il eut le temps de voir avant de mourir lui fit des souvenirs pour sa vie éternelle. Sous le coup de l’émotion, l’homme d’église perdit le contrôle de son véhicule et la bagnole percuta le rail central à 130Km heure. Une explosion fit trembler le sol et un moutonnement de fumée noire souilla l’azur de la plaine Castillane.
- On s’en va, mon amour, fit Waldo en remettant Karen sur ses jambes ; il y a vraiment trop d’agitation, par ici. On quitte l’autoroute. A nous les petits chemins en lacets au creux des falaises, et enfin la rencontre des culs maléfiques qui peuplent cette merveilleuse région !...
Mais rien n’est simple, dans la vie, et Don Waldo de
la Mancha ne savait pas qu’il allait au devant de graves désillusions…
Roman : Waldo: waldograff@yahoo.frDessins: David: mimbreverdhe@yahoo.es