CHAPITRE V
 
 
 
       

 

    Karen et Waldo étaient assis côte à côte sur le vieux banc de bois, de part et d'autres de la pile de paquets de cigarettes, le regard perdu, un peu épuisés - on le serait à moins -  par les derniers évènements. Dulcinea agitait pensivement ses orteils, et elle dit doucement:  

    - C'est gentil de la part des mariachis de m'avoir donné une chemise et un pantalon, mais je n'ai pas de chaussures...

    - Leurs bottes auraient été trop grandes, ma chérie, répondit Waldo en bâillant. Tu n'as qu'à remettre tes souliers d'écolière. Ils sont là, derrière le banc.     

    Dulci avait fait un bond; en effet, les souliers vernis maculés de terre étaient bien là, ainsi que le costume de collégienne fourni par la fée Lola, mais il était déchiré de partout. La jeune femme enfila ses sandales, et, dans le mouvement, le pantalon trop grand tomba jusqu'à ses genoux, découvrant une croupe de marbre rose. Elle le remonta vivement, sachant l'effet que ce genre de spectacle produisait sur le pervers pintamonitos. Mais, pour le moment, celui-ci avait d'autres préoccupations.  

    - Je ne sais pas depuis quand nous sommes dans cette forêt enchantée, mais j'ai faim et j'ai sommeil. Pas toi?...

    - Faim, pas trop, soupira Dulcinea, mais sommeil, oui!... Après tout ce que vous m'avez fait subir, je suis épuisée...  

    Waldo avait envie de voir dans ce reproche justifié un motif de punition, mais un bâillement plus fort que les autres le fit renoncer. Ses paupières devenaient de plomb, il vascillait sur place. Sans qu'il s'en rendit compte, il tomba mollement sur l'herbe, profondément endormi. Dulcinea le regardait sans le voir, la même torpeur soudaine l'ayant également submergée. Elle roula au sol près de Waldo, à plat-ventre, son pantalon sur les mollets, offrant à la Lune un spectacle qui fit se voiler de jalousie l'astre des nuits.  

    - Puisque c'est comme ça, grogna la Lune, je m'en vais.  

    Alors, doucement, mais fermement, le Soleil fit son apparition.

 

***

 

    Quand Don Waldo ouvrit les yeux, le soleil était au zénith, aveuglant et torride. Les yeux plissés, il s'assit et jeta un regard circulaire autour de lui. En plein jour, la petite clairière avait perdu son aspect inquiétant et magique, ce qui ne signifiait pas, hélas, que toute fantasmagorie avait disparu...  

    -Salut, Don Waldo!... Lança Pan-Pan le lapin d'une voix nasillarde, fait beau, aujourd'hui, n'est-ce pas?... 

    A l'entrée de son terrier, Monsieur Pan-Pan s'étirait voluptueusement, et sa tendre épouse Maria pointait derrière lui son petit nez rose, ses beaux yeux sombres tout ensommeillés. Dulcinea dormait encore, dans la position où le sommeil l'avait saisie. Pan-Pan s'approcha d'elle en sautillant, et il s'exclama: 

    - Caray !... Je comprends pourquoi le jour s'est levé si tôt!... La Lune n'a pas supporté la vue de ce magnifique derrière!... C'est bien que vous soyez venus par ici, Don Waldo, sinon il aurait sans doute encore fait nuit pendant très longtemps!... 

    Délicatement - mais avec une certaine lubricité -  Pan-Pan passa une patte légère sur le séant de Dulci, qui commençait elle aussi à s'éveiller. Entre les yeux intéressés de Pan-Pan et le derrière de la jeune femme, la longue fusta negra s'interposa.  

    - Dis donc, impertinent lapin, ôte tes pattes, sinon je te fais rôtir à la broche, j'ai une faim de loup! Grogna Waldo.

    - Bien sûr, tout de suite! Fit le lapin en reculant, quelle belle cravache vous avez là, Don Waldo!...

    - De puta madre, je sais! Dit Waldo, assez fier tout de même qu'un lapin connaisseur apprécia son instrument. 

    - Je peux vous dire aussi, continua Pan-Pan qui sautait autour de Dulci, que votre chérie a un coup de soleil sur les fesses!... Si vous la punissez, n'y allez pas trop fort!... Ja ja ja!... 

    Dulcikaren s'était levée et remontait vivement son pantalon, ce qui lui arracha un cri aigu, prouvant que le lapin avait vu juste. 

    - Laisse ce pantalon, chérie, sourit Waldo, il va te faire mal aux fesses et il est bien trop grand pour toi. Et cette jolie chemise à fleurs est assez longue pour te faire une mini-jupe!... Celles que tu portes d'habitude sont plus courtes encore!... Et puis, tu me plais, comme ça... 

    C'est ce dernier argument qui convainquit la jeune femme. Elle se débarassa du pantalon, et celui-ci, se redressant, se mit à courir sous les regards stupéfaits de nos deux amis. Pan-Pan éclata de rire: 

    - Logique!... C'était seulement un prêt!... La dame n'a plus besoin de lui, alors il part retrouver son maître!... 

    Waldo poussa un profond soupir. 

    - Je croyais ne plus devoir m'étonner de rien, dit-il, mais là... Bon, dis-moi, lapin, tu as l'air de bien connaître ce monde étrange?...

    - Sûr! Se rengorgea Pan-Pan.

    - Peux-tu me dire alors où nous pourrions trouver à manger?...  

    Le lapin fit semblant de réfléchir, les yeux tout rétrécis: 

    - Ma foi... Je vous inviterais bien à déjeûner, mais je crois qu'on a grignoté toutes les carottes, ma lapine et moi. Vous pourriez cueillir des baies sauvages, il y en a beaucoup dans cette forêt... 

        Promptement, Waldo avait saisi Pan-Pan par les oreilles et le soulevait jusqu'à son visage courroucé. Il gronda: 

    - Je voulais dire de la nourriture normale pour des humains!... Du steack, du poisson, de la volaille!... Ou encore... Du lapin...

    - Vous n'avez aucun sens de l'humour, Don Waldo! Glapit Pan-Pan en gesticulant vainement de ses longues pattes; bien sûr que je le sais!... Suivez ce chemin, là-bas, il vous mènera jusqu'à la demeure de Don Alfanhui, qui se fera certainement un devoir de vous offrir un repas. C'est un homme charmant. Sévère, certes, mais charmant!... Et lâchez mes oreilles, s'il vous plait, je n'entends plus rien! 

Waldo reposa le lapin, le remercia et prit Dulcinea par le bras.

   - Allons-y, chérie, tentons de trouver ce monsieur charmant.
 

En s'éloignant, ils entendirent le lapin qui disait à sa femme: 

  - Maria, il me semble que tu riais bien quand ce cruel personnage me tenait par les oreilles... Rentre au terrier, tu vas voir tes fesses!... 

     Après quelques centaines de mètres, le petit chemin de terre caillouteuse s'échappait de la forêt, bordé de gros rochers qui masquaient le paysage. les arbres s'espaçaient, et la verdure roussissait sous le soleil terrible. Nos deux héros marchaient lentement, écrasés de chaleur; la chemise du mariachi, plaquée au corps de Dulci par la sueur, révélait agréablement ses formes, mais Waldo avait trop faim pour se réjouir du spectacle.  

    Ils cheminaient depuis une bonne demi-heure lorsqu'ils perçurent des plaintes et des supplications. C'était la voix d'une jeune fille, à n'en pas douter. 

  - Non, s'il vous plaît, pas ça!... Je ne le ferai plus!... Je serai sage, c'est promis!... 

Comme les cris devenaient perçants, Waldo s'ébroua et pressa le pas: 

  - Dulcinea, on maltraite une pauvre enfant, je ne peux pas laisser faire cela!... Don Quijote, mon modèle, c'est trouvé dans une situation comparable, si je me souviens bien!...

 

  Au détour du chemin, la scène suivante leur apparut: une jeune fille aux longs cheveux d'ébène était liée au tronc d'un gros arbre; elle était vêtue d'un corsage blanc qui laissait nues ses épaules dorées, et d'une ample jupe paysanne couleur sang de taureau qui tombait à ses chevilles. Une grosse corde passée autour de sa taille plaquait son ventre à la rugueuse écorce, et faisait saillir sa croupe d'agréable manière. Très tranquillement, un homme robuste au visage sympathique, en costume de chasse, achevait de lier autour de l'arbre les poignets de la pauvrette. Il jeta un œil distrait aux deux arrivants et les salua avec courtoisie sans s'interrompre dans la savante confection des nœuds  

  - Pardonnez-moi, cher monsieur, dit Waldo, je suis Don Waldo de la Mancha, chevalier errant à la cravache justicière. Que faites-vous donc subir à cette malheureuse enfant?...  

  Ayant terminé d'immobiliser la jeune fille, l'homme l'avait contournée et commençait à retrousser la longue robe sur des jupons de fine toile blanche. Il esquissa un sourire:

  - Ravi de vous connaître, Don Waldo. Je suis Don Alfanhui de Garrapatales y Churres. Cette petite est Sor Tersuer, ma servante, et je vais la corriger comme elle le mérite.  

  Waldo restait songeur. Il se remémorait ce passage du livre de Cervantès, où un paysan flagelle un de ses jeunes employés et est contraint par Don Quijote d’interrompre la punition,

  Après avoir passé le bas de la jupe rouge dans la corde qui ceignait la taille de Sor Tersuer, Don Alfanhui relevait à présent les jupons de celle-ci, découvrant des cuisses fuselées et un admirable derrière exempt de toute culotte. Il reprit:  

  - Imaginez, cher monsieur, que cette insupportable gamine s'est amusée à mettre dans mes plus belles bottes un fond de soupe aux pois chiches qui restait du dîner d'hier. Et quand je les ai chaussées ce matin... Admettez, Don Waldo, que cela mérite une punition exemplaire!... 

  L'impitoyable Pintamonitos était tout à fait de cet avis, et de plus, il se souvenait parfaitement que Le Quijote avait cette fois-là commis une grave erreur de jugement en obligeant le paysan à libérer son employé: Celui-ci s'était retrouvé victime d'une correction plus sévère encore sitôt que le chevalier à la triste figure avait tourné le dos. Fort de cet enseignement, Waldo ne pouvait se permettre de commettre la même faute et, soulagé, il s'exclama:  

  - Don Alfanhui, vous avez parfaitement raison, cette chipie mérite un châtiment, et je mets mon bras et ma fidèle cravache à votre disposition si vous le souhaitez!...  

  - Tu as raison, chéri! Approuva Dulcikaren, qui éprouvait toujours un certain plaisir à voir l´homme de son cœur faire rôtir d'autres derrières que le sien.  

  - J'accepte votre aide, chevalier, dit Don Alfanhui, nous ne serons pas trop de deux pour apprendre le respect à cette impudente!...  

  - Nooooooonnn!... Geignit Tersuer, je ne l'ai pas fait exprèèès, j'ai cru que c’était la poubelle!...  

  Sans tenir compte de cette excuse des plus insensées, Alfanhui se mit à claquer d'importance le séant de la fautive, qui prit rapidement une coloration pourpre. Waldo s'approcha:  

  - Permettez-moi, mon cher, dit-il, je sais ce que c'est que de châtier deux fesses avec une seule main, c'est éprouvant, à la longue!  

  Et il se mit à rougir la fesse gauche de la gamine tandis que Don Alfanhui se chargeait de la droite. A ce rythme, la croupe de Tersuer fut bientôt semblable à un brasier ardent; la jeune fille poussait des cris à fendre l'âme, mais sa double fessée dura cependant ce qui lui parut une éternité.  

  Ruisselants de sueur, les deux hommes décidèrent une halte et s'assirent sur un gros rocher, à l'ombre des feuillages; Dulcinea préféra rester debout, à cause du coup de soleil. Don Alfanhui tendit à ses hôtes une gourde de vin rosé de la Mancha, et le frais breuvage cascada dans les gorges arides. Par gentillesse et solidarité de spankee, Dulci fit profiter Tersuer de quelques rasades de vin.  

  - En fait, dit Waldo, c'est vous que nous cherchions... Nous sommes morts de faim, et un certain lapin blanc nous à indiqué le chemin de votre demeure...  

  - Ah, Pan-pan!... Sourit Alfanhui. Oui je le connais bien et je l'estime, c'est un fier spanker... Terminons de nous occuper de cette friponne, et je me ferai une joie de vous avoir à ma table!... Vous goûterez des migas exceptionnelles que je cuisine moi-même, selon une recette secrète et magique que m’a donnée la fée Lola…

  Tersuer eut beau hurler et verser des torrents de larmes, ses fesses ne reçurent pas moins de vingt coups de la fusta negra de Waldo, et autant d'un superbe instrument de cuir que Don Alfanhui avait personnellement  tressé, et qui semblait redoutable autant qu'esthétique. Libérée enfin, la jeune fille fila sur le chemin en se frottant le derrière.  

  - Allons déjeûner !... Lança gaiement Don Alfanhui. 

 

***

 

  La demeure du notable était imposante, massive, hérissée de tours pointues. Une vaste cour s’étendait devant le bâtiment principal, artistiquement décorée par quelques carcans, piloris, et croix de St. André.

  - Mon domaine ! Annonça fièrement Don Alfanhui, le château de Spankkhor…

 Dulcinea se serra contre Waldo en frissonnant malgré la chaleur :

- Je n’aime pas beaucoup cet endroit, chéri ! Souffla-t-elle.

- J’ai faim, répondit simplement Waldo.

  Après un dédale de couloirs et de pièces richement ornées, Alfanhui les fit entrer dans la salle à manger où ils prirent place autour d’une gigantesque table. Don Alfanhui fit claquer ses doigts, et, aussitôt, apparurent on ne sait d’où de ravissantes jeunes filles en costumes de collégiennes, chemisiers blans et courte jupe plissée, porteuses de plats en vermeil et de carafes de cristal qu’elles disposèrent sur la table avec célérité. Des fumets divins emplirent la salle, et Waldo se retint pour ne pas baver, tant à cause du parfum des mets qu’ à la vision des derrières juvéniles qu’il devinait sous les jupettes des servantes. Alfanhui se pencha vers lui et lui dit :

 - Si vous n`êtes pas satisfait du service, ou que simplement la main vous démange, n’hésitez pas à fesser, chevalier!… Toutes les filles, ici, ont obligation d’obéissance une grande résistance postérieure…

  Alors que le pervers dessinateur se demandait s’il avait atteint le paradis, les yeux d’émeraude de Karencita croisèrent ceux de velours sombre d’Alfanhui, et elle s’interrogea sur son avenir… Les deux hommes semblaient s’entendre un peu trop bien à son gré !...

A suivre…

 

 

 

Roman : Waldo: waldograff@yahoo.fr

Dessins: David: mimbreverdhe@yahoo.es

 

                       

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